Heures « super-creuses », décalage de certains usages… « Comment réformer les tarifs d’électricité sans coûter un centime à l’Etat »

La France regorge d’électricité décarbonée, au point d’en gaspiller une partie faute de demande au bon moment. Christian de Perthuis, professeur à l’université PaJris Dauphine-PSL et Cédric Philibert, président d’Avenirs Energétiques détaillent une réforme des tarifs capable de concilier pouvoir d’achat, climat et souveraineté énergétique. (Tribune sur le site des Echos, publiée le 15 octobre 2026)

Une réforme des tarifs pourrait encourager les ménages à optimiser leur consommation énergétique.
Une réforme des tarifs pourrait encourager les ménages à optimiser leur consommation énergétique. (Photo Jean-Marc Barrere/Hans Lucas via AFP)

Par Christian De Perthuis (fondateur de la chaire Economie du climat), Cédric Philibert (président d’Avenirs Énergétiques)

Electrifier les bâtiments, les usines et les transports, c’est remplacer de l’énergie fossile, importée et émettrice de CO2, par des électrons décarbonés et produits localement. Une opération qui répond au double objectif de souveraineté énergétique et d’atténuation du réchauffement climatique.

Tout le monde, ou presque, en reconnaît aujourd’hui l’urgence, mais les blocages et contestations se multiplient sitôt que surgit la question des moyens financiers à mobiliser en période de disette budgétaire et d’escalade des taux d’intérêt. 

Ne pas gaspiller nos électrons décarbonés

« En France, on n’a pas de pétrole, mais on a des idées », ressassait le slogan apparu lors du choc pétrolier de 1973. En 2026, on n’a toujours pas de pétrole, mais « on a des électrons décarbonés ». Du coup on en exporte, ce qui est bien, mais on en gaspille, ce qui l’est moins, quand des capacités éoliennes, nucléaires ou solaires doivent être bridées en raison de la saturation des réseaux et des prix négatifs qui s’affichent alors sur le marché de gros.

A court terme, les flexibilités de l’offre électrique ne sont pas légions, les opérateurs ne maîtrisant ni l’ensoleillement ou le vent pour les renouvelables, ni la température de l’eau des rivières ou la rigidité de l’offre pour le nucléaire. L’abaissement du coût du stockage par batterie modifie la donne, mais son déploiement prend du temps et exige de mobiliser du capital supplémentaire.

Pour contrer ces inefficacités, les zélateurs de l’économie de marché recommandent de s’en remettre à la « main invisible » : laisser l’offre et la demande s’ajuster aux fluctuations de plus en plus amples des prix sur le marché de gros pour faciliter la consommation d’électricité quand elle est abondante, décarbonée et peu coûteuse, et la décourager quand son prix s’envole car il faut ajouter des moyens de production plus coûteux utilisant de l’énergie fossile importée. C’est ce que pratiquent certains gros consommateurs et fournisseurs indépendants qui offrent leur capacité d’arbitrage à une clientèle essentiellement composée de professionnels.

Mais qu’en est-il des particuliers ? En France, ils représentent 40 % de la consommation totale d’électricité et ont majoritairement choisi de rester au tarif réglementé également accessible aux très petites entreprises. Ajusté périodiquement par les pouvoirs publics, ce tarif joue un rôle majeur dans l’économie du système électrique. Il propose une modulation favorisant la consommation en heures creuses nocturnes et une variante dite « tempo », adoptée par une minorité de particuliers, qui tient également compte des tensions du système lors des pointes de consommation hivernale.

Ces modulations reflètent cependant plus l’économie du système électrique d’hier que celle d’aujourd’hui et de demain où les sources solaires et éoliennes jouent un rôle croissant. Or, pour reprendre la formule de Marcel Boiteux, « les tarifs sont faits pour donner les coûts comme les horloges pour donner l’heure ». Pour mettre l’horloge à l’heure, il faudrait accentuer les différenciations tarifaires pour mieux refléter la dynamique du système électrique, avec plus d’heures creuses en journée du fait de l’ensoleillement, et des pointes accrues le matin et le soir et durant les journées de forte consommation en hiver.

C’est tout l’intérêt des propositions récentes de l’Alliance Energie Climat, regroupement de plusieurs associations. L’alliance propose d’élargir à 18 heures la plage quotidienne des heures creuse, en compensant le manque à gagner par une hausse de 20 % du tarif en heure pleine. Pour le tarif Tempo, on garderait le tarif élevé de l’électricité pendant 22 jours d’hiver, mais seulement six heures par jour. Et on introduirait d’avril à fin octobre des heures « super-creuses » à un tarif très bas pendant les six heures où l’énergie solaire est la plus abondante.

Dans ses deux versions, le tarif réglementé réformé inciterait les particuliers et les très petites entreprises à modifier leurs profils de consommation. En décalant certains usages, en modulant leurs chauffages et climatisations, en rechargeant chauffe-eau et véhicules électriques aux meilleurs moments, ils réaliseraient de substantielles économies. Par exemple, les boulangers équipés de fours électriques, qui paient cher aujourd’hui leurs cuissons de jour, réduiraient fortement leur facture, surtout avec le tarif Tempo. Une extension du nouveau tarif à l’ensemble des petites et moyennes entreprises en démultiplierait l’impact.

La proposition de l’Alliance permettrait à tous les particuliers modifiant leur profil de consommation de réduire leur facture d’électricité. La majorité de ceux ne les modifiant pas verraient leurs factures peu modifiées, le renchérissement des heures de pointe étant compensé par l’élargissement des plages horaires des heures creuses. Pour encourager le plus grand nombre à s’électrifier, l’Alliance propose, simultanément à la réforme du tarif, la gratuité de l’abonnement pour les ménages en situation de précarité énergétique. Une mesure qui serait plus efficace pour défendre leur pouvoir d’achat que le chèque énergie qui ne touche qu’une fraction des ayants droits.

Des coûts budgétaires négatifs

La réforme du tarif se financerait d’elle-même, à court terme par la hausse des tarifs de pointe, et à moyen terme grâce à l’optimisation du système électrique : moins d’électricité d’origine fossile, moins d’investissement dans les capacités de pointe et le renforcement des réseaux, moins d’électricité renouvelable gaspillée et moins de modulations journalières des centrales nucléaires. Le meilleur équilibre journalier entre l’offre et la demande électrique permettrait en outre de réduire le coût des soutiens publics à l’électricité solaire lorsque les prix s’effondrent sur le marché de gros.

Autrement dit, la réforme proposée du tarif réglementé ne coûterait rien à court terme à l’Etat et pourrait engendrer des économies budgétaires à moyen terme. Une réforme à coûts budgétaires négatifs, bénéfique pour le climat et notre souveraineté énergétique, et susceptible d’abaisser la facture électrique du plus grand nombre ? En ces temps de disette budgétaire, de quoi attirer l’attention des parlementaires et celle des candidats à la prochaine élection présidentielle.

Christian de Perthuis est professeur à l’université Paris Dauphine-PSL.

Cédric Philibert est président d’Avenirs Energétiques.

 

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