Les mauvais calculs de Jean-Marc Jancovici que reprennent la droite et l’extrême-droite

Le mauvais calcul de Jancovici, qui prétend qu’il faudrait une éolienne par kilomètre en France pour fournir à la France toute son énergie, est souvent repris par des orateurs du prétendu « Rassemblement national » et quelquefois par des représentants des auto-proclammés

« Républicains ». C’est pourquoi j’ai cru devoir mettre à la disposition de tous le démontage de cet argument auquel j’ai procédé dans mon livre Les Eoliennes, pourquoi tant de haine? paru en mars 2023 aux Editions Les Petits Matins/Institut Veblen.

Le très médiatique ingénieur Jean-Marc Jancovici s’exprime sur le plateau de « C à vous », sur France 5, le 5 novembre 2021 : « On a fait un tout petit calcul : si, en France, on n’avait que des éoliennes pour fournir la totalité de notre énergie, y compris ce qui fait tourner les voitures et les usines, il en faudrait une tous les kilomètres partout dans le pays. » C’est à la page 127 de la fameuse BD « Un monde sans fin ».

La France métropolitaine a une superficie de 555 000 km2. Une éolienne tous les kilomètres, ça fait 550 000 éoliennes !

« JMJ » fonde son calcul sur la consommation d’énergie primaire de la France, toutes énergies confondues, soit environ 2600 TWh. Pourtant, la demande d’énergie finale n’est aujourd’hui que de 1 600 TWh. La différence, ce sont les pertes dans les centrales thermiques et, dans une moindre mesure, les raffineries. Le nucléaire, notamment, a une efficacité de 35 % : pour obtenir 1 kWh électrique, il produit 3 kWh de chaleur. Les kilowattheures excédentaires sont dissipés dans l’environnement, soit par des aéroréfrigérants (les tours de refroidissement), soit dans un cours d’eau, soit dans la mer. Les centrales à gaz, surtout à cycle combiné (associant turbine à gaz et turbine à vapeur), font mieux, jusque vers 60 %. Si on utilise la chaleur perdue dans un réseau pour chauffer des bâtiments, on peut monter encore bien plus haut, mais cette cogénération est relativement marginale en France.

La France consomme donc 2 600 TWh d’énergie primaire (chaleur nucléaire, charbon, gaz et pétrole) pour mettre à disposition des consommateurs 1 600 TWh d’énergie finale sous forme de combustibles, de carburants raffinés et d’électricité. Or les éoliennes produisent directement de l’électricité, donc de l’énergie finale.

Ce n’est pas tout. Les carburants (énergie finale) tirés du pétrole (énergie primaire) sont d’abord brûlés pour produire de la chaleur, que nos moteurs transforment ensuite en énergie mécanique (énergie utile). Avec un rendement moyen d’un tiers environ. Pour chauffer les bâtiments, les pompes à chaleur sont également trois fois plus efficaces que les combustibles.

Or, pour les éoliennes, 1 kWh d’énergie primaire, c’est 1 kWh d’énergie finale, et bien souvent autour de 1 kWh d’énergie utile – disons 0,7 kWh pour un véhicule, et 3 kWh pour un chauffage !

Voilà pourquoi les 2 600 TWh de notre ingénieur biaisent d’emblée le calcul.  A l’horizon 2050, le bon chiffre est de 930 TWh d’énergie finale dans les scénarios de RTE. La « fée électricité » mérite bien cette appellation ! Idem dans le scénario de l’AIE : l’électricité représente non seulement 50 % de l’énergie finale en 2050, mais même les deux tiers de l’énergie utile, celle qui n’est pas gaspillée en vaine chaleur dans les centrales électriques ou les moteurs thermiques.

Il est quand même fâcheux qu’un polytechnicien qui se flatte de labourer le champ de l’énergie depuis une vingtaine d’années néglige ce qui n’est pas un détail : les éoliennes fournissent de l’électricité, qu’on ne peut pas comparer avec l’énergie de combustibles sans tenir compte de pertes considérables de conversion de la chaleur en énergie mécanique ou électrique !

Dans ces scénarios, l’électricité représente 55 % de l’énergie finale. Sans nouveau nucléaire, l’éolien terrestre fournit 21 % de la production électrique, puisqu’il y a aussi l’éolien maritime (31 %), le solaire (36 %), l’hydroélectricité (9 %), la bioélectricité… Il faut pour cela multiplier la capacité actuelle de l’éolien terrestre par quatre pour atteindre 74 GW. Soit 25 000 éoliennes de 3 MW, ou plus vraisemblablement 20 000 machines d’une puissance moyenne proche de 4 MW: pour preuve, la puissance unitaire des machines retenues lors d’un appel d’offres récent de la CRE était de 3,45 GW – et elle augmente sans cesse. Nous sommes donc très loin des 550 000 éoliennes de Jean-Marc Jancovici, même en ajoutant 5 000 éoliennes maritimes de 12 MW en moyenne. Car, oui, l’éolien sur mer et sur terre, ce sera au total plus de la moitié de l’électricité et plus du quart de toute l’énergie…

Cet intermède aurait pu s’arrêter là… Mais ma critique a circulé, en janvier 2023, dans la presse et sur internet, amenant « JMJ » à faire ce commentaire sur un réseau social professionnel : «Cédric Philibert m’a fait remarquer que 2600 TWh était excessif puisque les éoliennes produisent directement de l’énergie finale et évitent les pertes thermiques du nucléaires (et donc qu’il faudrait plutôt prendre comme base l’énergie finale). C’est tout à fait exact, mais par ailleurs avec juste de l’éolien il faudrait du stockage inter-saisonnier voir interannuel via du gaz, et le rendement de la chaine électricité -> gaz -> électricité est de 25% environ. La perte de 75% pour le stockage d’une partie de l’électricité (…) « compense » le gain sur la production électrique, et l’un dans l’autre l’ordre de grandeur reste le bon. »

Autrement dit, « mon calcul est faux, certes, mais en fait il est juste pour une autre raison : l’intermittence ». Mais JMJ se trompe à nouveau : un mix éolien, solaire et hydraulique a besoin de beaucoup moins de stockage que ça ! En tenant compte de toutes les flexibilités (batteries des véhicules et stationnaires, Step, interconnections, gestion de la demande), le rôle attribué à l’hydrogène électrolytique dans le scénario 100% renouvelable de RTE se limite à 2,5% de la consommation d’électricité (voir l’étude de RTE « Futurs énergétiques 2050, chapitre 7.5.2, et notamment la figure 7.38 p.341, ou encore les annexes pp.898 et suivantes). La variabilité de l’éolien et du solaire ne compense donc pas – et de très loin – le gain sur la production d’électricité.

Plus loin, JMJ expliquera encore que « ce calcul ne vise en rien à proposer un plan. Il est là pour illustre la quantité proprement astronomique d’énergie que nous consommons actuellement grâce aux fossiles, et qu’il serait illusoire de vouloir en remplacer une très large fraction par de l’éolien, même moderne (au surplus en 30 ans, et au surplus en étant capable de bâtir et maintenir un système aussi massif dans un monde de plus en plus privé de ce qui a fait la puissance industrielle : des combustibles fossiles). La conclusion de cet exercice est un appel à la sobriété et non un appel à ne jamais planter une éolienne nulle part. Dommage que beaucoup n’aient pas compris cela. »

Malheureusement, la force de la démonstration doit beaucoup à trois simplifications injustifiables : le choix d’une source unique d’énergie, le vent ; la confusion entre énergie primaire et énergie finale, et même entre celle-ci et énergie utile ; et le choix du tout stockage par l’hydrogène, que l’on n’utilisera qu’en dernier ressort. Elle ne montre pas qu’un mix renouvelable équilibré, appuyé sur un portefeuille de flexibilité, serait incapable de fournir l’énergie utile qu’il nous faut.

Rendons-lui un point, voire deux : cela ne se fera pas d’un claquement de doigt, et ce sera plus facile avec de la sobriété.

3 réflexions sur « Les mauvais calculs de Jean-Marc Jancovici que reprennent la droite et l’extrême-droite »

  1. Arthur de Lassus

    C’est tout bonnement hallucinant que JMJ méconnaisse autant ces réalités énergies finales et primaires, efficacité, mix électrique, perte réseau.
    Cet homme est intelligent, comment peut-il se tromper à ce point-là ?

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  2. R. Zaharia

    Grand Merci et Bravo pour le partage de ce « Debunking » tout à fait convaincant, et d’autant plus précieux que… Janco ne dit pas que des bêtises ! Beaucoup de ses observations sont justes et susceptibles d’aider les journalistes et les politiques à prendre conscience des bons ordres de grandeurs !
    Et aussi, de… la grosse différence entre les lois de la Physique et les lois humaines: seules les secondes peuvent être modifiées !
    Qu’il mette son talent au service d’une mauvaise cause comme le « Eolien Bashing »… est évidemment déplorable !
    Deux remarques de détail pour finir :
    * Indiquer qu’1 kWh éolien équivaut a 3 kWh de chauffage risque de troubler des lecteurs qui ne sont pas forcément informés que vous présumez l’usage d’une PAC !
    * Lorsque vous mentionnez l’énergie qui « n’est pas gaspillée en vaine chaleur dans les centrales électriques ou les moteurs thermiques », il me semble qu’il s’agit surtout d’énergie finale !
    L’énergie utile est certes une fraction de l’énergie primaire, mais c’est surtout une partie de l’énergie finale: celle qui n’est pas gaspillée par des utilisateurs mal informés (ou peu attentifs au « Juste besoin »):
    ceux qui laissent des appareils en veille inutile, ou la lumière allumée là où il n’y a personne, sans oublier le chauffage mis en route sans s’assurer que les portes et les fenêtres sont bien fermées !

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