Réduire la dépendance aux énergies russes

Il s’agit du gaz mais aussi du pétrole (29% des importations françaises en 2019 !), voire du charbon et de l’électricité, directement car la Russie en est également exportatrice, indirectement du fait du rôle du gaz dans la production d’électricité en Europe. Il s’agit encore des céréales et protéagineux, dont la Russie et l’Ukraine sont exportatrices, ainsi que des engrais, notamment les engrais azotés qui sont fabriqués à partir du gaz naturel via l’hydrogène et l’ammoniac.

La dépendance ici est réciproque : la Russie a besoin des recettes d’exportations, l’Europe a besoin du gaz (surtout) et du pétrole russe, quelques pays européens d’électricité russe. Une réduction brutale de ces échanges peut venir de sanctions européennes ou de contre-sanctions russes, ou encore de disruptions physiques. Il y a cependant une différence fondamentale : dans le premier cas, c’est la demande qui baisse, dans le second c’est l’offre. Une baisse de la demande fait baisser les prix, une baisse de l’offre les fait grimper.

Il faut donc agir pour faire baisser la demande, de façon à augmenter les sanctions (et à rendre plus robustes et crédibles les sanctions dans les autres domaines, comme l’éjection des banques russes du système Swift), plutôt que de rester fortement exposé à des contre-sanctions – à flux physiques comparables, la deuxième situation est plus coûteuse pour l’Europe et moins pour la Russie, la hausse des prix compensant la baisse des flux. A l’inverse, si nous baissons la demande volontairement, la baisse des flux est redoublée par la baisse des prix.

Alors que pouvons-nous faire ? Il faut bien sûr distinguer ce qui peut se faire immédiatement et ce qui prend plus de temps – la fin de cet hiver et la préparation de l’hiver prochain. Cependant, les deux sont liés. Ce qui restera dans nos stocks à la fin de cet hiver sera utilisable l’an prochain bien sûr, mais surtout, toute détente rapide des prix facilitera beaucoup le remplissage des stocks d’ici à l’hiver prochain. Comme Bruegel l’a bien montré, les compagnies distributrices de gaz et gestionnaires de stockages hésiteront à les remplir en période de coûts élevés au risque d’une détente dans quelques mois qui les amènerait à revendre à perte – exactement l’inverse de leur business habituel.

Dans l’immédiat, l’essentiel de l’action ne peut venir que des consommateurs par des gestes simples, auxquels les gouvernements devraient inciter par des campagnes actives : baisser la température moyenne des logements, bureaux, écoles, bâtiments publics et commerces, et mettre un pull-over. Chaque degré donne une économie de 6-7%, ce que chacun peut faire dépendant de l’âge, de la condition physique, de la motivation. On peut aussi fermer les radiateurs des pièces vides, préférer les douches aux bains, raccourcir les douches, installer des réducteurs de débits, etc. Le mode de chauffage, fioul, gaz ou électricité importe peu ici, car tous comptent. D’ici quelques mois, on pourra suggérer aux commerces et entreprises de régler la température intérieure à 28°C pour réduire la consommation de la climatisation (ce qu’ont fait les Japonais après Fukushima).

Parlons d’électricité. C’est un gros poste de consommation de gaz. L’Allemagne, par exemple, en a tiré 15% de son électricité en 2021. Surtout, c’est souvent l’énergie marginale – même en France, de 20 à 30% du temps, et autant par le biais des importations de courant, selon la Commission de Régulation de l’Energie (CRE). Autant dire que près de la moitié du temps, réduire notre consommation d’électricité c’est réduire la consommation de gaz. C’est le dixième point du plan de l’AIE, peut-être le moins bien compris : développer les flexibilités. Non pas renoncer à telle ou telle consommation d’électricité, mais simplement la déplacer d’une heure de pointe (genre 18-23h) à une heure creuse, pour consommer moins de gaz et utiliser mieux nos énergies locales, nucléaire et renouvelables. Là encore, des bénéfices immédiats supposeraient des campagnes d’information publique (c’est bon pour votre porte-monnaie, c’est bon pour l’Ukraine, c’est bon pour le climat…), tandis que des mesures un peu plus structurelles et pérennes (comme remettre de la modulation horaire dans les tarifs) pourraient nécessiter quelques semaines ou mois pour être mises en place.

De même dans l’industrie, des potentiels de flexibilité importants existent. Certains sont contractualisés au titre des effacements, on ne les actionne en général que lorsque cela devient vraiment nécessaire. D’autres supposent des investissements. Par exemple, les usines d’aluminium sont de très grosses consommatrices qui exigent une fourniture d’électricité très stable, car les cuves d’électrolyse sont détruites si leur température passe au-dessous de 900°C ou au-dessus de 1000°C… Mais on sait aujourd’hui introduire une flexibilité à +/-30% pendant 48 heures en ajoutant un système de gestion de la chaleur, le procédé est néo-zélandais, Trimet l’a fait à Essen (Allemagne). En un an on le met en place, c’est comme construire une énorme batterie, mais beaucoup moins cher.

En définitive, l’électricité est un domaine à privilégier, parce qu’on peut économiser, en pourcentage, plus de gaz que d’électricité si on s’y prend bien. Y compris, d’ailleurs, via l’électrification quand elle est très efficace : une cuisson longue dans un autocuiseur à pression bien isolé (genre Cookeo), c’est 5 fois moins d’énergie primaire que sur un feu à gaz. L’AIE a listé les mesures utiles dans les éditions successives de Saving Electricity in a Hurry.

Enfin, les engrais. Les agriculteurs, devant la hausse des prix, ont peut-être déjà la main un peu moins lourde. Il faudrait vraiment les encourager et accélérer l’évolution de l’agriculture européenne (et de la PAC) vers un système plus résilient… et moins polluant : moins d’engrais de synthèse, plus de légumineuses (qui absorbent l’azote de l’air), moins de protéines animales, plus de protéines végétales dans l’alimentation, moins d’agriculture intensive, donc moins de rejets d’azote et d’ammoniac dans l’environnement, moins d’algues vertes, il y a vraiment moyen de faire les choses mieux, avec des bénéfices multiples pour la santé, l’environnement, les agriculteurs… Ce ne sont pas forcément des gestes à faire dans la minute (sauf réduire sa consommation de viande) mais en un an on devrait pouvoir mettre en place des choses, pousser aux rotations de culture, etc. Encore faudrait-il indiquer les bonnes directions.

6% de la consommation de gaz naturel va à la production d’hydrogène, dont la moitié sert à fabriquer de l’ammoniac, dont 80% va dans les engrais azotés. La Russie est le troisième exportateur d’ammoniac, loin derrière l’Arabie saoudite et Trinidad et Tobago. On s’inquiète beaucoup des pipelines de gaz russe traversant l’Ukraine, mais il y a aussi un gros pipeline d’ammoniac, 2470 km de long, qui va de Togliatti en Russie à Odessa en Ukraine, d’où l’ammoniac est chargé sur des bateaux.

Pour le pétrole, on peut aussi concevoir des économies dans l’urgence, entre les appels à « lever le pied » et conduire plus souplement, vérifier la pression des pneus, limiter la vitesse sur les autoroutes, développer le co-voiturage, dissuader les livraisons « le jour même » ou « le lendemain » (qui créent beaucoup de trafic d’utilitaires quasi-vides),  et le télétravail. L’AIE avait listé les mesures utiles dans Saving Oil in a Hurry. Les exemples d’économies dans l’urgence, plus ou moins volontaires ou forcées, montrent que des pourcentages de 10 à 30% sont possibles sans trop de casse. Tous ces éléments vont dans le sens de la réduction des gaz à effet de serre.

La recherche de fournisseurs alternatifs est moins favorable de ce point de vue mais reste très importante pour diminuer les achats adressés à la Russie. L’AIE a chiffré à 20 milliards de mètres cubes (20 Gm3), soit 200 térawattheures (TWh), ce qu’on peut attendre du gaz naturel liquéfié (GNL), pour un potentiel théorique de 60 Gm3. Il semble que les gazoducs européens soient devenus bidirectionnels après que la Russie ait coupé le gaz à l’Ukraine en 2009. Donc les pays dotés de terminaux méthaniers, pas tous saturés, devraient pouvoir partager ce gaz avec ceux qui n’en ont pas.

D’ici l’hiver prochain on peut également accélérer les améliorations d’efficacité énergétique dans les bâtiments et l’industrie, accélérer le déploiement du solaire et de l’éolien, accélérer le remplacement des chaudières à gaz par des pompes à chaleur – tous points soulevés par l’AIE. L’année 2022 s’annonçait déjà bonne pour les renouvelables, mais avec quelques mesures simples on peut encore accélérer – un peu – leur déploiement.

Le recours accru au charbon dans la production d’électricité irait, lui, tout à fait à l’encontre de nos objectifs climatiques. Cependant il faut distinguer le court terme du long terme : faut-il mourir de froid en 2022 ou 2023 (ou sous les bombes russes) pour éviter de crever de chaud en 2040 ? Ce serait en tout cas la dernière mesure à prendre, quand on aura épuisé toutes les autres, qui vont, elles, dans le bon sens climatique, et qui pourront être prolongées après qu’on se sera aperçu de leurs bénéfices multiples.

Dernier point : les prix élevés de l’énergie créent des profits indus énormes pour les compagnies énergétiques, et les pays de l’UE ont déjà prévu de dépenser 55 milliards d’euros pour amortir le choc des prix sur les consommateurs vulnérables. L’AIE estime que les conditions de marché actuelles pourraient conduire à des profits excessifs de 200 milliards d’euros en 2022 dans le domaine de l’électricité, et que des mesures fiscales temporaires pour taxer ces profits indus devraient être envisagées. Les revenus devraient ensuite être redistribués aux consommateurs pour compenser partiellement l’augmentation des prix de l’électricité, ce que l’Italie et la Roumanie ont déjà fait. Mais n’est-ce pas ce que le gouvernement français a obtenu en bloquant les prix de détail de l’électricité, malgré les cris d’orfraie du patron et des syndicats d’EDF ?

 
 
 
 

1 réflexion sur « Réduire la dépendance aux énergies russes »

  1. ARGENSON Alain

    intéressant votre article.
    Au lieu de se lamenter agissons. C’est ce que semble avoir oublié nos dirigeants.
    Cordialement
    Alain ARGENSON

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