Du temps de travail

Ma tribune sur le site de l’Obs, publiée le 8 février 17…

Poser aujourd’hui la raréfaction du travail comme un postulat, c’est faire fausse route : car c’est oublier que si des emplois disparaissent, d’autres vont émerger grâce aux innovations technologiques ; et c’est passer à côté du vrai défi, celui de la transformation du travail, liée en particulier à la révolution numérique », écrivent Gilles Savary, député de Gironde, et Christophe Caresche, député de Paris, en revendiquant leur « droit de retrait » après la victoire de Benoît Hamon à la primaire de la gauche.

Selon ce procès, massivement instruit par les éditorialistes de nombreux médias et repris par ses concurrents, d’Emmanuel Macron à Jean-Luc Mélenchon, Benoît Hamon renierait la « valeur travail » avec son revenu universel, négligeant que « seul le travail est source de dignité ».

Ce procès est stupéfiant sous la plume de socialistes. Le combat historique de la gauche pour la défense des travailleurs a constamment été celui de la réduction du temps de travail, depuis la bataille pour la journée de huit heures légalisée en 1919 par le gouvernement Clemenceau qu’adule Manuel Valls, les congés payés de Léon Blum, la cinquième semaine de Pierre Mauroy, la semaine de 35 heures de Lionel Jospin et Martine Aubry. Keynes lui-même, le grand inspirateur des politiques de relance économique « de gauche » par la dépense publique, envisageait la semaine de 15 heures pour 2030. Et pour tous ces progressistes, il s’agissait bien à la fois de réduire la charge de ceux qui ont un emploi, et de permettre au plus grand nombre d’avoir un travail.

La raréfaction du travail n’est pas un mythe – c’est une réalité, et cela même dans les temps de forte croissance économique. Depuis 1950 en France, le nombre d’emplois a crû de 40%… mais le nombre total d’heures travaillées a diminué de 10% (chiffres du Conference Board rapportés par Guy Démarest, l’Economie Politique n°70, avril 2016).

La croissance n’a pas créé les emplois : elle a permis de financer l’augmentation du salaire horaire, favorisant la réduction du temps de travail qui, elle, a créé les emplois. 

Alors oui, on peut vouloir renforcer la croissance, surtout si on l’associe à la transition écologique et énergétique, et que l’on comprend que c’est sans doute le meilleur moyen de convaincre nos voisins de la nécessité d’une relance des investissements en Europe. Et en même temps, admettre que cette croissance n’amènera le plein emploi qu’accompagnée d’une nouvelle réduction du temps de travail.

Quant au revenu universel… Benoît Hamon n’a sans doute pas encore assez bien défini ses contours à cinq ans – au-delà sûrement d’une simple extension du RSA aux 18-24 ans ou d’une fusion des minima sociaux, en-deçà sans doute d’un vrai revenu universel sans conditions, notamment de ressources, qui ne peut qu’être une ambition de plus long terme. Mais le présenter comme un reniement de la valeur travail, c’est suggérer qu’il « dissuade de travailler », c’est faire écho au procès récurrent que fait la droite à l’assurance chômage, au RMI de Michel Rocard, au RSA de Martin Hirsch.

Prétendre que Benoît Hamon tourne le dos à la valeur travail, si centrale dans les combats socialistes, est absurde : pour que tous puissent s’épanouir dans le travail il faut que chacun en ait, mais que personne n’en ait trop.

Par Cédric Philibert, économiste, spécialiste des questions énergétiques et climatiques

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