Temps de travail…

Le patron du Medef a déclaré qu’il fallait “réfléchir au temps de travail”. Excellente idée! A l’heure où tout le monde ne parle que de relance, où les plus libéraux se réveillent keynésiens, “quoi qu’il en coûte”, on peut se demander s’il est possible dans ce contexte de “réfléchir au temps de travail”, en effet, mais non pas pour l’augmenter, comme le voudrait Roux de Bézieux, mais pour le réduire.

Ainsi, outre le choix entre une relance “tous azimuths” ou une relance sélective qui mettrait à profit les énormes stimuli économiques pour accélérer, plutôt que freiner, la transition écologique, se pose un autre question – peut-on penser “en même temps” une relance keynésienne et le partage du travail via la réduction du temps de travail contraint? Le mieux serait de demander à Keynes lui-même.

Car l’homme des relances, l’homme de la théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie est aussi l’homme des perspectives économiques pour nos petits enfantsDans ce texte fascinant – je vais faire court car mes lecteurs et ceux d’Alternatives Economiques sont nombreux à le connaître déjà – Keynes mesure l’importance du progrès technique que permet l’accumulation du capital et en évoque quelques “jalons: le charbon, la vapeur, l’électricité, l’acier, le caoutchouc, le coton, les industries chimiques, le machinisme automatisé, et les méthodes de production de masse, la T.S.F., l’imprimerie, Newton, Darwin et Einstein”. 

Keynes anticipe: “Peut-être sommes nous à la veille d’assister à des améliorations dans le rendement des productions alimentaires qui égaleront en importance celles qu’ont connues l’industrie des mines, les industries de transformation et les transports.(…) Dans quelques années tout bonnement, il se peut que nous réussissions à effectuer toutes les opérations agricoles, minières et industrielles nécessaires avec seulement le quart de l’effort humain que nous avons été habitués à leur consacrer.”

Mais “la rapidité même de ces transformations nous fait souffrir (…) nous sommes affligés d’une maladie nouvelle (…) qui est le chômage technologique.”  Il analyse alors les besoins humains, reconnaissant que ceux qui nous permettent de nous sentir supérieur aux autres sont insatiables, puis pose le “problème véritable et permanent” de l’homme: comment occuper les loisirs de manière agréable, sage et bonne”? A voir comment se conduisent de son temps les riches oisifs, c’est une perspective déprimante qui attend l’humanité. Ainsi envisage-t-il “trois heures de travail par jour par roulement, ou une semaine de quinze heures”, moins pour assurer une production suffisante que pour éviter la déprime! Quand ça? Eh bien, en 2030, dans dix ans pour nous, dans 100 ans pour lui.

Car c’est bien ça le plus étonnant: ce texte, Keynes l’écrit en 1930, en pleine dépression économique mondiale suite au krach de 1929, au moment même où il réfléchit aux moyens de la relance au sein du comité McMillan et publie son Traité sur la monnaie . C’est que, comme il l’écrit au début, “la dépression qui sévit dans le monde entier, la gigantesque anomalie du chômage sur une planète où les besoins non satisfaits abondent, et les erreurs désastreuses que nous avons commises, tout cela nous rend aveugles à ce qui se déroule sous la surface, et qui correspond à la vraie interprétation de la tendance des évènement.”

Bref, Keynes est le fondateur du véritable en-même-temps-tisme. Le progrès technique, la relance de l’économie pour les besoins réels encore non satisfaits, mais aussi, en même temps, la critique des besoins qui ne ressortissent que de la vanité, la vision de la réduction du travail nécessaire, et donc la réduction du temps de travail.  “Nous serons enfin libres de rejeter toutes sortes d’usages sociaux et de pratiques économiques, et que nous maintenons à tout prix actuellement malgré leur caractère intrinsèquement dégoûtant et injuste parce qu’ils jouent un rôle énorme dans l’accumulation du capital”.

Bon, si j’ai pu envie de vous donner à lire ce texte étonnant…

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *